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Au dela de l'extrémité de la route

Chapitre 1- Le jour de la Saint-Valentin

Tom et moi étions mariés depuis 9 mois maintenant. Nous vivions à la périphérie de Washington, avec notre chien Owsley. J'avais moi-même fait les rideaux de notre maison ; Tom avait planté des roses et des plantes vivaces dans le jardin ; et ensemble on avait peint, décoré et meublé notre nid. Tous les deux nous travaillions dans le domaine de l'environnement. Tom était vice président dans une grande entreprise qui avait des contrats avec le gouvernement et à l'étranger, moi je travaillais dans une entreprise plus petite qui s'occupait de projets dans le secteur privé. Je prenais également des cours du soir à l'université voisine pour obtenir une maîtrise qui je l'espérais allait me permettre de travailler à l'échelle internationale. Tom lui travaillait déjà ponctuellement à l'étranger. Notre rêve était de vivre dans un endroit exotique entouré de montagnes et d'air pur, comme la Bolivie, le Népal ou la Suisse. Je connais des couples qui se sont rencontrés, ont immédiatement su qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, ont ensuite vécu ensemble heureux pendant environ une année, puis se sont mariés. Cela n'avait pas été notre cas. Nous nous étions rencontrés huit ans plus tôt, en 1987, quand Tom m'avait fait passer un entretien d'embauche pour lequel j'eus le poste. Nous avions vécu notre amour avec passion durant une courte mais intense période puis Tom m'avait quittée, ce qui, il me l'avoua plus tard, il avait pour habitude de faire lorsque la relation avait duré un certain temps, mais au bout du compte on s'était remis ensemble. Je me suis attachée à un homme qui m'avait dit qu'il avait un vide à la place du cœur. Mais ce vide se comblait d'une façon ou d'une autre. Quand nous nous sommes installés, Tom et moi en 1990, nous arrivions à parler de nos problèmes et à les dépasser, en tant que personne et en tant que couple. Nous nous soutenions mutuellement lorsque nous étions confrontés à nos vieux démons et que nous recherchions la lumière au bout du tunnel. Nous avions découvert ce que nous avions en commun mais également ce qui nous différenciait l'un de l'autre, et nous avions appris à nous aimer tels que nous étions, pour nos qualités mais aussi pour nos défauts. Ensemble nous avons énormément mûri. Maintenant nous étions les meilleurs amis du monde et follement amoureux l'un de l'autre : la combinaison idéale.

Même si tout semblait coller à merveille pour les jeunes mariés que nous étions, je me sentais d'humeur bougonne en ce jour de la Saint-Valentin de l'année 1995. Après un cours qui avait duré jusqu'à 20h, je restai un peu plus longtemps à discuter sur le parking avec une des personnes qui suivait le cours avec moi. Quand j'arrivais chez moi, l'odeur de l'ail, des herbes et de l'huile me parvint si distinctement que j'eus l'impression d'être déjà à table. Tom, qui était dans la cuisine, se retourna et me dit : « Salut ! Le dîner est prêt depuis un moment. Passons tout de suite à table ». C'est alors que je vis qu'il avait préparé des raviolis en forme de cœur accompagnés d'une sauce aux truffes, du foie gras qu'il avait poêlé dans sa casserole en cuivre préférée, des légumes joliment découpés qui mijotaient au milieu d'herbes diverses. Il avait posé sur la table des fleurs et une bouteille de vin rouge qui avait vu le jour sur une pente ensoleillée quelque part en France. Tom avait sorti le grand jeu et j'avais tout gâché en arrivant en retard. Il servit le dîner sur des assiettes en porcelaine que nous avions reçues pour notre mariage et me fit signe de prendre place à table. Il a rempli nos verres et a porté un toast à la Saint-Valentin. Pendant le repas, je parlais de ma soirée à l'université, mais Tom était d'humeur maussade. Je lui ai dit : « Ecoute, je sais bien que tu m'en veux d'avoir été en retard, alors autant que tu craches le morceau tout de suite et que l'on en parle plus ». « Tu savais que j'allais préparer quelque chose de spécial, alors comment as-tu pu rentrer si tard ? » dit-il. « Je n'étais pas si tard que ça », rétorquai-je, « de plus, je ne savais pas que tu allais préparer quelque chose de spécial. » « Évidemment que j'allais faire quelque chose de spécial, c'est la Saint-Valentin ! » « Mais tu détestes la Saint-Valentin » dis-je en faisant la moue. « On en revient au même problème que l'on a eu la semaine dernière. Tu ne me fais pas assez confiance, tu ne te rends pas compte de ce que je fais pour toi, et parfois on dirait que tu ne me connais pas. Je ne sais pas quelle est la personne qui pourrait oublier la Saint-Valentin mais ce n'est certainement pas moi. Alors qu'est-ce qui ne va pas en ce moment chez toi ? ».

Je me rendais compte que Tom avait raison et je m'excusais. Cependant je ne pouvais pas mettre le doigt sur ce qui n'allait pas chez moi exactement. Je me sentais légèrement menacée et j'avais peur, mais je ne pouvais pas dire d'où me venait ce sentiment. Quand on est allé se coucher Tom était beaucoup moins bavard qu'à l'accoutumée. Je m'étais excusée et j'avais admis avoir eu tort. Que pouvais-je faire de plus ? Je lui demandai s'il m'en voulait toujours. « Non. Je suis juste fatigué. Bonne nuit. » Le jour suivant je mettais de l'ordre dans la pile de papier qui traînait sur mon bureau au travail. Je me sentais bien et j'avais le sentiment d'avoir accompli toute sorte de choses dans la matinée, sur l'ordinateur, au téléphone, dans mes dossiers. Ma liste de ce que j'avais à faire comprenait un nombre étonnant et bien au-dessus du nombre habituel de choses réalisées. J'avais eu plusieurs clients au téléphone et je m'étais sentie une confiance en moi inhabituelle. Le téléphone sonna et je bondis sur le combiné : « Bonjour, Mary Catherine à l'appareil. » C'était Tom. Il semblait tendu à sa voix. Ça y est, me suis-je dit. Il m'en veut toujours d'être rentrée tard un soir de Saint-Valentin, et maintenant je vais en entendre.

« Quelque chose de vraiment bizarre vient de m'arriver alors que je cherchais mon déjeuner. Comme j'attendais mon sandwich, je suis allé chercher à boire au libre service mais il m'était impossible de lever la main et de la poser sur la poignée ! Je pouvais bouger mon bras, mais on aurait dit que ce n'était pas mon bras…on aurait dit que c'était mon bras mais parti dans la quatrième dimension ».

Je le rassurai en lui disant qu'il avait de toute évidence attrapé cette grippe étrange qui se baladait en ce moment. Le lendemain matin il était dans le bureau du spécialiste de médecine interne, avec le Dr Morris qui lui demandait de compter de 5 en 5 ou d'épeler le mot « monde » à l'envers. Le docteur lui a prescrit des prises de sang et un IRM pour la semaine suivante. Tom a été inquiet tout le week-end, mais pas moi. J'étais persuadée qu'il avait cette grippe atypique et que ça allait passer d'ici quelques jours. Je travaillais et étudiais à l'université. Pourquoi me serais-je arrêtée de vivre normalement pour me faire de la bile au sujet d'une grippe ?