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Au delà de l'extrémité de la route

Chapitre 2 - Mauvais balayages

Je demandai à Tom s'il voulait que je l'accompagne à son rendez-vous mais il m'a dit qu'il n'avait pas besoin car il savait que j'avais un examen à passer à l'université. Ce jour-là, entre un sandwich rapidement avalé à la bibliothèque et mon examen, je téléphonai à Tom qui était justement de retour au travail après son scanner. Il m'a dit qu'il avait eu l'impression que sa tête était dans une machine à laver mais qu'à part cela, ça s'était pas trop mal passé. On l'avait prévenu juste avant qu'il se pouvait qu'il panique, dans le noir, sans pouvoir bouger et avec tout ce dispositif autour de sa tête, mais il n'a pas paniqué. Je passai mon examen et rentrai à la maison pour nous faire à manger. J'étais dans la cuisine quand Tom est arrivé. Comme d'habitude il m'a pris dans ses bras, mais cette fois-ci c'était différent des autres fois. Une pensée m'a traversé l'esprit en un éclair : ce moment est le dernier moment. Ce moment est le dernier moment durant lequel je vis dans un monde où Tom va bien. Il a relâché son étreinte pour pouvoir me regarder, et la peur a envahit la pièce. Il m'a annoncé : « Le docteur m'a appelé cet après-midi. Il y a une anormalité sur le scanner et ils veulent que je retourne en faire un autre demain, avec contraste ». « Une anormalité ? Quel genre d'anormalité ? Et c'est quoi ce contraste ? ». « Tout ce qu'il m'a dit c'est qu'il s'agissait d'une anormalité en forme d'haltère ». Je marmonnai qu'une anormalité pouvait faire référence à une centaine de choses. Je terminai de préparer le repas. Mes gestes étaient mécaniques. Je me tenais là, abasourdie.

Le matin suivant, Tom retourna dans la machine à laver pour son deuxième scanner. Maintenant les médecins voulaient lui faire passer un test HIV. Je pensai à cette aventure sans lendemain qu'il m'avait dit avoir eu pendant la période durant laquelle on s'était séparés et je me mis à faire un calcul rapide dans ma tête : cela faisait sept ans. A n'en pas douter le HIV aurait fait surface d'une façon ou d'une autre durant ce laps de temps. Pourtant je pensais tout de même : bien joué, tu as attrapé le virus du SIDA et tu me l'as probablement refilé dans la foulée. Il était plus facile d'être en colère que de laisser place à la peur.

Le docteur nous informa qu'il pouvait s'agir d'une infection. Mais c'est bien sûr, pensais-je. Cela est tout à fait possible. Les derniers temps Tom avait voyagé au Panama et en Slovaquie dans le cadre de son travail, bien sûr qu'il avait pu y attraper une infection. On lui prescrira des antibiotiques et ça partira et je le dorloterais jusqu'à que cette infection soit du passé. Le jour qui a suivi, on s'est rendu au centre ville de Washington où Tom avait un rendez-vous qui avait été arrangé par son spécialiste avec un certain Dr Mancini. Seulement une semaine s'était écoulée depuis l'incident de la quatrième dimension. Je demandai à Tom s'il savait dans quel domaine ce docteur était spécialisé. Il ne savait pas.
Arrivés devant le bâtiment, on entra et on traversa un couloir qui me semblait interminable. Enfin j'aperçus une porte en bois avec écrit en lettres dorées : « Edward Mancini, MD, Ph.D., Neuro-chirurgien ». J'ouvris la porte et Tom se présenta à la réception. Une dame qui se trouvait derrière le bureau s'avança vers nous, nous tendit la main et se présenta comme étant Sharon. Elle nous conduisit à travers la salle d'attente jusqu'à une salle de conférence vide. Je me demandais ce qui nous valait ce traitement de faveur. Puis Sharon nous dit que le test HIV était négatif. Je recherchais un sentiment de soulagement au fond de moi mais je n'en trouvais pas. Sharon se lança alors dans un discours d'encouragement et de positivisme : « La chose à ne pas oublier c'est qu'il faut prendre un jour après l'autre. On ne sait jamais de quoi sera fait demain. Vraiment on sait jamais. Jour par jour, c'est la règle ». Je regardai Tom puis elle à nouveau. J'étais pétrifiée. Elle continuait : « On avait un patient qui avait cette énorme tumeur au cou, de la taille d'une orange. Dans l'année sa femme a eu un cancer et en est mort. Mais lui, il vit toujours, et cela fait maintenant des années. On ne sait jamais, jamais ». J'avais envie de crier : « Mais bon sang vous allez me dire ce qu'il a au juste mon mari ? ». Sharon nous emmena dans une salle d'examen et je m'assis non loin de la porte, armée d'un stylo et d'un calepin. Tom s'assit sur une chaise à l'autre bout de la petite salle. Je voulais que le temps s'écoule en sens inverse, ou au moins qu'il ne s'écoule plus. Et si on arrêtait tout, juste là, maintenant, à ce moment précis ?

Le docteur est entré précipitamment dans la pièce. Il était grand et mince et portait un costume bleu très joli, le genre de beau costume bleu qui devait coûter la modique somme de $900. Il faisait ressortir le bleu des ses yeux perçants. Le docteur avait les cheveux fins et un visage aux muscles tendus et aux traits élégants d'une grande intensité et qui semblait presque peiné. Il ouvrit une grande enveloppe en papier kraft et en sorti 6 feuilles de plastique noir. Il a placé l'une d'entre elles sur un panneau au mur et a allumé la lumière qui a jailli de derrière ce panneau. Il y avait 24 photos de la tête de Tom, de profil, avec coupes transversales de gauche à droite. Mon regard suivait le contour du profil de Tom que l'on pouvait tout à fait reconnaître. Sur la plupart des coupes transversales, sa tête était emplie d'une espèce de bouillie grise, régulière et homogène. Mais une était différente. Dans le mini-profil, la tête de Tom ne faisait pas plus de 8 centimètres, depuis le point sur son front situé entre ses yeux jusqu'à l'arrière de sa tête. Là, vers l'arrière de son cerveau, l'image révélait la présence d'une pièce de 5 et de 10 centimes d'euros, enfouie dans le gris, qui brillaient comme si on avait braqué une lampe de poche directement sur elle. Deux pièces de monnaies qui scintillaient dans les huit centimètres de photo du cerveau de Tom. Je me disais : cela n'est pas en train de se passer. Les images du scanner ont sans doute été interverties ! Mais il ne faisait aucun doute que le contour du visage représenté sur les 24 images était bien celui de Tom. Le docteur montra les pièces de monnaie et dit : « Ce que l'on voit ici n'a pas lieu d'être et ça n'est pas bon. Une opération est nécessaire. Je l'ai fixée au début de semaine prochaine. Tant que l'on aura pas un échantillon du tissu on ne pourra pas savoir quelle sera la prochaine étape ». Mancini ajouta que même s'il semblait y avoir deux lésions, il s'agissait probablement d'une seule et même lésion dont on ne pouvait voir la liaison sur les images. Il parla d'une lésion « énorme ». Je griffonnais les mots suivants : lobe pariétal gauche, près de la partie motrice. Tom déglutissait sans arrêt, son regard ahuri passant sans cesse des images au docteur. Je protestai que Tom avait été à l'étranger, ne pouvait-il pas s'agir d'une infection mal connue ? Le docteur répondit que cette supposition n'était que peu probable. Et si c'était un parasite ? Je posais des questions et encore des questions comme si de cette façon j'allais trouver une solution. Je me sentais prise au piège dans une pièce remplie de portes fermées. Frénétiquement je les ouvrais une à une mais aucune d'elles ne donnait sur une échappatoire. Mancini nous a dit que s'il s'agissait d'une sorte de parasite, tout irait bien pour Tom. Mais il pensait plutôt que c'était soit des métastases d'un cancer situé dans une autre partie du corps soit un « gliome ». Il nous expliqua que les gliomes sont un type de tumeurs au cerveau pour lesquelles on mesure la dangerosité sur une échelle de 1 à 4, le niveau étant déterminé par la vitesse à laquelle se développe la tumeur, 1 pour une tumeur qui se développe lentement, 4 pour une tumeur qui se développe rapidement.

« Les gliomes restent dans le cerveau et ne se propagent généralement pas ailleurs » nous dit Mancini, « ce qui est une bonne chose puisque nous n'avons pas à les combattre dans une autre partie du corps ». Nous n'avons pas à les combattre dans une autre partie de corps. Et il faudrait que cela nous réconforte ? Nous n'avons qu'à les combattre dans son cerveau ? Dans son cerveau. Je me sentais glisser vers un état de panique total mais je m'efforçai de retrouver un semblant de calme. J'en arrivai à la conclusion que s'il fallait que l'on reparte avec un gliome autant que ce soit un numéro 1, ou si vraiment il le fallait un numéro 2. Pas de numéro 3 ou 4 pour nous, non merci. Et je m'accrochais toujours à mon idée qu'il s'agissait d'une infection, ou au moins d'un parasite. Mancini passa alors en revue la procédure concernant l'opération. Il allait lui raser la tête, faire une découpe dans son crâne pour atteindre la lésion et l'enlever du cerveau de Tom. Je demandai s'il fallait que l'on obtienne une seconde opinion. Mancini répondit : « Il est certain qu'il vous faut un chirurgien en qui vous ayez confiance. Je ne peux pas concevoir un avis émanant d'un autre neuro-chirurgien qui soit différent du mien quant à la nécessité de cette étape. C'est un smash dans un match de basket : vous avez un gros caillou dans votre tête et il faut qu'il sorte. Il ne peut y avoir aucune controverse à ce niveau là, par contre cela n'est pas impossible concernant les étapes suivantes ».

Sharon revint pour nous donner des ordres : « Voici la prescription pour du dilantin , commencez à en prendre immédiatement. L'opération aura lieu à 13h mardi à l'hôpital de Georgetown. Présentez-vous à l'hôpital lundi pour la préparation. Vous y resterez sans doute entre 4 et 6 jours. Ne vous inquiétez pas pour la perte de vos cheveux, c'est la mode en ce moment. Ne mangez rien et ne buvez rien après minuit la veille de l'opération. Si vous voulez un deuxième avis, prenez les photos du scanner mais elles devront nous être retournées avant l'opération car on en aura besoin ». Je racontai à Sharon que j'avais très peur parce qu'un ami à nous avait une tumeur au cerveau et qu'il en était mort. Elle répondit avec force : « Il ne faisait pas partie de votre famille, n'est-ce pas ? » « Non ». « Les traitements sont très puissants. Nous obtenons de formidables résultats maintenant. Les chercheurs ne cessent d'apporter de nouvelles choses. Les années 90 sont les années de la recherche sur le cerveau. N'abandonnez jamais. Nous avons des traitements très agressifs ». Ses mots n'apaisèrent guère mon angoisse. Tom et moi on quitta cet endroit, vacillant sur nos jambes, se tenant fermement l'un à l'autre, à la recherche d'un peu d'air, de lumière, à la recherche de nos vies.
Nous descendîmes au parking sombre et poussiéreux et grimpâmes dans La Subaru blanche de Tom. Je posai ma tête sur le volant et éclatai en sanglots. Tom répétait : « Je suis désolé, je suis désolé ».